Il y a des livres qu'on lit, et d'autres qui nous lisent. Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estés, fait partie des seconds. Je l'ai ouvert il y a des années, et je ne l'ai jamais vraiment refermé.
Clarissa Pinkola Estés est psychanalyste jungienne et conteuse. Son livre n'est pas un manuel : c'est une traversée de contes, de mythes et de vieilles histoires venus du monde entier, qu'elle lit comme autant de cartes pour retrouver un territoire perdu. Ce territoire, elle l'appelle la Femme Sauvage. Non pas la femme « ensauvagée » au sens négatif, mais cette part instinctive, intuitive, créatrice, que la vie moderne nous apprend trop souvent à faire taire.
Ce qui m'a bouleversée, c'est cette idée : beaucoup de femmes ont été coupées de leur nature profonde, de leur flair, de ce savoir qu'on porte dans les os. Et les contes, patiemment, montrent le chemin du retour. À travers une figure comme la Loba, celle qui rassemble les os et chante jusqu'à ce que la vie revienne, l'autrice parle de ce que nous croyons mort en nous et qui, pourtant, peut renaître. D'autres récits, Barbe-Bleue, Vassilissa, disent la ruse, l'intuition, le courage de regarder ce que l'on préférerait ne pas voir.
Si je partage ce livre ici, sur le site de ma petite maison, ce n'est pas un hasard. Il rejoint tout ce qui me tient à cœur : les cycles des femmes, les passages, cette sagesse ancienne qu'on transmet de mère en fille et que l'on redécouvre parfois sur le tard. Il dialogue, à sa manière, avec La Passagère. Là où j'écris la ménopause comme un passage, Estés parle de mort et de renaissance, de descente et de remontée. La warrior des profondeurs dont je parle dans mon épilogue est une cousine de ses femmes-louves.
Ce n'est pas une lecture facile. C'est un livre dense, qu'on picore, qu'on repose, qu'on reprend des mois plus tard en tombant pile sur la page dont on avait besoin. Il demande du temps, comme les vrais passages. Mais il laisse en nous quelque chose de tenace : la permission de faire confiance à notre instinct, de hurler quand il le faut, de nous préserver, et de créer.
Je le recommande surtout aux femmes qui sentent qu'une saison s'achève et qu'une autre commence, sans encore savoir laquelle. À celles qui ont l'impression d'avoir oublié quelque chose d'essentiel. Ce livre ne vous le rendra pas d'un coup. Mais il vous rappellera où chercher : à l'intérieur, tout au fond, là où la louve n'a jamais cessé de veiller.